La première fois que j'ai roulé vers Usme pour grimper dans le páramo de Sumapaz, je m'attendais à une simple randonnée dans une réserve naturelle de plus. J'en suis reparti avec une tout autre image : celle d'un territoire immense, humide, silencieux, où des familles de paysans cultivent la pomme de terre à plus de 3 000 mètres d'altitude depuis des générations. Depuis, l'accès a changé, et pas en mieux. Voici ce qu'il faut savoir avant d'y aller.
En bref
- Le páramo de Sumapaz se situe au sud-est de Bogotá, à cheval entre la capitale et le département de Cundinamarca.
- C'est le plus grand écosystème de páramo au monde, protégé par le Parc national naturel Sumapaz depuis les années 1970.
- L'accès libre est très restreint : depuis juin 2024, la CAR a suspendu plusieurs opérateurs de randonnée, et il faut passer par une agence autorisée.
- Le sentier classique, 14 km jusqu'à la Laguna Ubchihica, traverse une forêt de frailejones à plus de 3 500 mètres.
- Comptez environ 1 h 45 de route depuis Bogotá par Usme jusqu'à la Laguna de Chisacá, point d'entrée du parc.
- Une excursion organisée d'une journée coûte en moyenne 600 000 à 700 000 pesos colombiens, soit environ 140 à 160 euros, transport et guide inclus.
- La faune emblématique inclut l'ours andin, le condor et plusieurs espèces de cerfs ; la flore est dominée par l'espeletia, le frailejón.
Qu'est-ce que le páramo de Sumapaz ?
Un páramo est un écosystème de haute montagne tropicale, entre la limite de la forêt andine et les neiges permanentes, qu'on ne trouve que dans la cordillère des Andes du nord. Sumapaz en est le plus grand exemple au monde. Selon l'Alcaldía de Bogotá, le parc national qui le protège couvre 178 634 hectares, répartis entre la localité de Sumapaz, vingtième localité de Bogotá, et plusieurs municipalités de Cundinamarca.
D'autres sources, dont des guides de voyage, parlent d'un écosystème de páramo plus large, jusqu'à 330 000 hectares si l'on compte les zones hors du périmètre strict du parc. Cette différence s'explique par la délimitation administrative : le parc national naturel protège le cœur de l'écosystème, mais le páramo au sens géographique s'étend au-delà.
L'altitude varie de 1 600 à plus de 4 000 mètres, avec un point culminant autour de 4 300 mètres au Nevado de Sumapaz. Le parc est géré par Parques Nacionales Naturales de Colombia, avec un statut de protection stricte depuis sa création dans les années 1970.
Où se situe le páramo de Sumapaz et comment y accéder ?
Deux routes principales permettent de rejoindre le páramo depuis Bogotá. La plus directe passe par Usme, au sud de la capitale, puis grimpe jusqu'à la Laguna de Chisacá, qui marque l'entrée du parc.
| Itinéraire | Durée depuis Bogotá | Type de route |
|---|---|---|
| Bogotá → Usme → Laguna de Chisacá | Environ 1 h 45 | Partiellement non goudronnée sur les derniers kilomètres |
| Bogotá → Boquerón → Pandi → Venecia → Cabrera → La Unión → Sumapaz | Environ 4 h | Route de montagne, plus longue mais permet de traverser la province de Sumapaz par le sud |
Je recommande la première option si vous disposez d'une seule journée. La seconde a l'intérêt de faire découvrir des villages de la province de Sumapaz, mais elle demande un véhicule adapté et une bonne marge horaire.
Peut-on encore randonner librement dans le páramo de Sumapaz ?
Non, pas vraiment, et c'est le point le plus important à comprendre avant de planifier une sortie. La grande majorité du parc est fermée à la visite libre. L'administration colombienne considère ce páramo comme une zone de recharge hydrique critique, c'est-à-dire une réserve d'eau qui alimente des rivières essentielles à la région, et elle en limite l'accès pour cette raison.
En juin 2024, la Corporación Autónoma Regional de Cundinamarca (CAR), l'autorité environnementale régionale, a suspendu l'activité de plusieurs opérateurs qui organisaient des randonnées dans le páramo de Sumapaz et dans le páramo voisin de Cruz Verde. La décision visait à protéger ces écosystèmes, considérés comme stratégiques pour les réserves en eau de Bogotá et des municipalités alentour.
Je ne peux pas vous garantir que cette suspension est toujours en vigueur au moment où vous lisez ces lignes : la situation évolue selon les décisions de la CAR et des autorités locales. Vérifiez le statut actuel directement auprès d'une agence basée à Bogotá ou auprès de la CAR avant de réserver quoi que ce soit. Dans tous les cas, l'entrée en solo, sans guide ni autorisation, n'est pas une option raisonnable : au-delà de l'aspect réglementaire, le terrain est accidenté, le brouillard tombe vite, et les repères se perdent facilement dans la végétation dense des frailejones.
Le sentier classique vers la Laguna Ubchihica
Quand l'accès est ouvert, le parcours le plus fréquenté fait environ 14 kilomètres aller-retour et mène à la Laguna Ubchihica, une lagune glaciaire entourée d'une forêt de frailejones. C'est la version du páramo qu'on voit sur la plupart des photos : des plaines ondulées, des lagunes d'un bleu profond, et ces plantes à l'allure de sentinelles argentées qui peuvent dépasser 10 mètres de hauteur chez certaines espèces.
Le sentier grimpe au-dessus de 3 500 mètres, ce qui demande une bonne acclimatation si vous arrivez directement de basse altitude. Prévoyez une demi-journée au minimum pour l'aller-retour, sans compter le temps de transport depuis Bogotá.
Combien coûte une excursion organisée au páramo de Sumapaz ?
Les sorties organisées depuis Bogotá durent en général une journée complète, environ 8 heures, prise en charge et retour inclus. Voici ce qui revient le plus souvent dans l'offre des agences :
| Élément | Généralement inclus | Généralement à votre charge |
|---|---|---|
| Transport aller-retour depuis Bogotá | Oui, en bus ou van | – |
| Guide | Oui, souvent bilingue espagnol-anglais | Guide francophone rare, à demander spécifiquement |
| Entrée au parc | Oui | – |
| Petit-déjeuner et collation | Oui, selon l'agence | Repas principal parfois en option |
| Équipement de randonnée (bottes, veste) | Non | À apporter ou à louer sur place |
Côté budget, comptez environ 600 000 à 700 000 pesos colombiens, soit entre 140 et 160 euros, par personne pour une journée complète avec transport, guide et entrée inclus. C'est plus cher qu'une randonnée classique autour de Bogotá, ce qui reflète la logistique nécessaire pour accéder à une zone aussi réglementée.
Quelle est la meilleure période pour visiter le páramo de Sumapaz ?
Il n'y a pas vraiment de saison idéale au sens où on l'entend pour une plage. Le climat du páramo est instable toute l'année, avec des écarts de température brutaux dans la même journée : les relevés officiels donnent une plage allant de -10 °C à 17 °C selon le moment et l'exposition au vent.
Les précipitations annuelles tournent autour de 700 à 1 000 millimètres, avec une humidité qui oscille entre 50 et 90 %. Concrètement, cela veut dire qu'il peut faire soleil et froid le matin, puis pluie fine et brouillard dense l'après-midi, sans transition. J'ai vu le ciel passer du bleu net au gris complet en moins d'une demi-heure, à plus d'une occasion.
Pour s'habiller, prévoyez des couches superposables, une veste imperméable et coupe-vent, des chaussures de randonnée étanches, et un bonnet ou une capuche chaude. Le soleil tape fort en altitude malgré le froid : la crème solaire n'est pas optionnelle.
Quelle faune et quelle flore observer dans le páramo de Sumapaz ?
La plante la plus reconnaissable du páramo est l'espeletia, appelée frailejón en espagnol. Certaines espèces, comme Espeletia uribei, peuvent atteindre jusqu'à 12 mètres de hauteur. On en compte plus de 200 espèces végétales natives dans l'ensemble du páramo, dont une grande partie endémique, c'est-à-dire qu'on ne les trouve nulle part ailleurs sur la planète. Les tapis de sphagnum, une mousse qui retient l'eau comme une éponge, couvrent de larges étendues et jouent un rôle central dans la fonction de réservoir du páramo.
Côté faune, les espèces les plus citées par les naturalistes et les guides locaux sont :
- l'ours andin (oso de anteojos), seule espèce d'ours native d'Amérique du Sud, aujourd'hui menacée ;
- le cerf rouge des páramos (venado colorado) ;
- le tapir de montagne (danta) ;
- le condor des Andes et l'aigle royal, souvent visibles en vol au-dessus des crêtes ;
- le canard des torrents et le canard des páramos, deux espèces aquatiques adaptées au froid ;
- des félins discrets comme le puma et le tigrillo, rarement observés mais présents.
Une truite arc-en-ciel, introduite dans les lagunes, s'est également installée durablement dans les cours d'eau du páramo.
Un territoire marqué par l'histoire et les tensions sociales
Le páramo de Sumapaz était un lieu sacré pour les Muiscas, le peuple qui habitait la région andine avant l'arrivée des Espagnols. Au XVIe siècle, l'expédition de Nikolaus Federmann, lancée à la recherche de l'Eldorado, a traversé la zone et y a subi de lourdes pertes face au froid et au terrain. Les Espagnols ont surnommé l'endroit país de la niebla, le pays de la brume. Alexander von Humboldt a décrit le páramo lors de son passage en 1799, l'un des premiers récits scientifiques européens sur cet écosystème.
Plus récemment, la région a connu une présence prolongée de groupes armés, FARC et ELN, qui ont utilisé le páramo comme corridor de transit entre 1980 et 2015 environ. L'armée colombienne y a installé une base en 2002, ce qui a progressivement réduit cette présence. C'est cette histoire, plus que le narcotrafic de carte postale qu'on associe trop souvent à la Colombie, qui explique pourquoi certaines zones restent sensibles ou peu fréquentées aujourd'hui.
Sur le plan social, environ 1 200 familles vivent aujourd'hui dans le páramo, selon les estimations citées par les autorités locales. La majorité vit sous le seuil de pauvreté et dépend de la culture de la pomme de terre, de l'élevage laitier et, dans une moindre mesure, de l'élevage bovin, avec environ 10 000 têtes de bétail recensées dans la zone. La monoculture de la pomme de terre est régulièrement pointée comme une menace pour la fragilité des sols du páramo, qui se régénèrent très lentement.
Que faut-il prévoir avant de partir ?
- Réservez via une agence établie à Bogotá, de préférence une qui a l'habitude de la zone et qui peut confirmer l'état actuel des autorisations d'accès.
- Acclimatez-vous avant de monter : Bogotá est déjà à 2 600 mètres, le páramo dépasse 3 500 mètres. Une arrivée directe de basse altitude peut provoquer des maux de tête ou des nausées.
- Habillez-vous en plusieurs couches et emportez une veste imperméable, même si le ciel est dégagé au départ.
- Emportez de l'eau et une collation : les points de vente sont rares une fois dans le parc.
- Respectez les sentiers balisés : le páramo est une zone de recharge hydrique protégée, pas un terrain de randonnée libre comme les parcs plus touristiques du pays.
- Vérifiez la météo la veille, les pluies peuvent rendre certaines portions de route glissantes avant même d'arriver au parc.
Le páramo de Sumapaz reste, à mes yeux, l'un des paysages les plus impressionnants des environs de Bogotá, à condition d'accepter qu'on ne s'y improvise pas une sortie. Les restrictions actuelles compliquent la visite, mais elles protègent aussi un territoire qui alimente en eau une bonne partie de la région. Autant composer avec, plutôt que chercher à les contourner.